samedi, mars 10, 2018

Arrivée de Fahim Kouchakji à New York, 1910

Le 3 juin 2016, Dina Kouhakji, une cousine d'Amérique, très active sur le groupe fbk : I'm a Kouchakji, Kouchakgi, Kouchacji or married to one "family tree", postait un message à mon attention.

Elle venait de retrouver un document qui atteste de l'arrivée de mon grand oncle, Fahim Kouchakji, alors âgé de 24 ans, à New-York le 5 novembre 1910, à bord du RMS Lusitania, navire de la British Ocean Liner qui fera naufrage en 1915 à la suite de l'attaque d'un sous-marin allemand, déclenchant l'entrée en guerre des Etats-Unis.

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On November 5, 1910, 24-year-old Fahim Kouchakji, son of Joseph Georges Kouchakji of the famous "Kouchakji Freres", boarded the British Ocean Liner RMS Lusitania in Liverpool, England to go work with his uncle Habib Kouchakji at the Kouchakji Freres' Antiques Dealership in New York, while the other brothers remained in Europe to manage the Paris store.
Fahim arrived in New York on November 11, 1910.
By 1910, the Lusitania had been in the waters for 4 years. She was the world's largest passenger ship until the Mauretania came along.
Then, on May 7, 1915 the unthinkable happened: A German submarine sank the RMS Lusitania, causing the death of 1,200 civilian passengers. This horrifying crime began the chain of events that dragged the United States into World War I.
Here's a TIME article that describes the eerie links between the Lusitania and the Titanic, the latter sinking 3 years earlier. http://time.com/3840371/lusitania-100-years/
Note: I found several age-related inaccuracies on various passenger and census lists (maybe they lied about their age? I don't know). Therefore, calculating any age by using the birth date will render the most accurate results.



lundi, novembre 16, 2009

Famille Despland à Neuilly

Le 4 novembre dernier, je reçois un message sur ma messagerie facebook, intitulé "George Kouchakji". Brigitte Lacroix m'écrit que son père, J. Despland a connu mes arrières grand-parents, alors qu'il était enfant et que ces derniers vivaient encore à Neuilly. J. Despland aujourd'hui âgé de 87 ans, se souvient du Calice d'Antioche quelquefois évoqué par mon arrière grand-père. Sa fille, Brigitte, décide de faire des recherches sur Internet et tombe sur mon blog, en sommeil depuis avril 2007.

Son père a conservé un faire-part de décès, reçu par ses parents en décembre 1937, il est alors âgé de 15 ans. Ce faire-part annonce le décès de ma grande tante Ajiba Kouchakji à New York le 29 octobre 1937 à l'âge de 42 ans, et celui de mon arrière grand-mère (son prénom n'est pas mentionné dans le document), le 8 décembre de la même année. Il est signé par les 5 enfants de Milo et George Kouchakji : Marie, Fahim, Edouard, Henry et Emile Kouchakji. L'adresse mentionne le palais Bella Vista, Domaine Carabacel à Nice.

Dans les archives en ma possession, ces informations ne figurent pas. Elles me permettent à présent de compléter un peu l'arbre généalogique. Le message de Brigitte et les souvenirs de son père m'émeuvent et me donnent définitivement l'envie et surtout la motivation de reprendre ce blog abandonné. Ces dernières années, il m'a permis d'entrer en contact avec plus d'une dizaine de Kouchakji à travers le monde, qui m'ont écrit après être tombé sur ce blog au hasard des recherches au mot "kouchakji", des personnes avec lesquelles je n'ai pas trouvé de lien de parenté précis mais qui m'ont aidé à en savoir plus sur cette famille, son origine arménienne, son installation à Alep au XVIe siècle. Une importante diaspora à travers le monde qui trouve, chaque fois, son origine à Alep. Leurs messages me parvenaient encore ces deux dernières années alors que j'avais cessé toute activité d'écriture. A chaque fois, je me disais, "il faut que je reprenne" et puis le temps me manquait, vraiment... L'intérêt de Brigitte et les souvenirs de son père raisonnent comme un petit signe. Merci à eux. Merci également à tous les Kouchakji, Basile, Tony, Alfred, Dina et ceux que j'oublie de citer. N'hésitez pas à commenter.

Avec leur accord, je publie quelques lignes de la correspondance que nous avons échangée... A suivre.


Le 4 novembre 2009
Madame,
Mon père, J.Despland, 87 ans, a connu dans son enfance à Neuilly, Georges Kouchakji. Il n'a pas beaucoup de souvenirs - il était petit - mais se souvient être allé chez vos arrière grands-parents et de leurs visites chez ses parents à Neuilly. Il ne sait plus comment ils se connaissaient mais il se souvient du Calice d'Antioche dont parlait Georges. Aussi ai-je eu l'idée d'aller voir sur internet et j'ai trouvé votre blog.

Mon grand père avait reçu un faire part de votre famille en 1937 et je le joins à ce courrier pensant que cela vous fera plaisir, si toutefois vous ne l'avez pas. Si par cas, je n'avais pas réussi à le joindre à ce message, écrivez-moi sur mon adresse email et je vous le ferai parvenir.

Voilà, ce sont les surprises d'internet et mon père était ravi d'avoir des nouvelles de votre famille par le biais d'internet ! C'est pour lui un bon souvenir d'enfance.

Brigitte Lacroix 

Blois, le 13 novembre 2009

Bonjour,
Je vous remercie infiniment de votre message qui me replonge dans l’histoire familiale que j’ai cessé de relater sur mon blog depuis deux ans. Le temps me manque en effet. Votre message, comme d’autres reçus avant le vôtre me donnent envie de poursuivre la publication de ces pièces d’archives que j’ai récupérées et en particulier des lettres et autres documents qui me permettent de reconstituer une histoire importante pour moi, ma mère, mes oncles et cousins et d’autres Kouchakji éparpillés à travers le monde. Ma grand-mère, l’épouse de Henry Kouchakji, est décédée en 2006 et les traces de cette histoire familiale deviennent de plus en plus ténues. C’est la raison pour laquelle j’aimerais beaucoup que vous m’envoyiez en fichier joint le faire-part que vous avez posé sur ma boîte facebook et que j’ai pu lire en diagonale. Je pourrais ainsi le récupérer et le poster sur mon blog.
Si votre père a eu plaisir à se replonger dans ses souvenirs d’enfance à travers mon blog, votre message m’a donné l’envie de reprendre les publications sur ce blog. Si vous le permettez, je voudrais aussi y publier votre message. N’hésitez pas à m’envoyer d’autres souvenirs ou à revenir consulter mon blog de temps en temps.
 
Transmettez mes meilleurs sentiments à votre père et recevez mes remerciements pour votre message.
 
Bien cordialement


Cécile





vendredi, novembre 13, 2009

Reprise d'activité

Après plus de deux ans, je décide, grâce à quelques messages et à la communauté des Kouchakji dans le monde, de reprendre l'activité de ce blog. Merci à ceux qui m'ont fait des petits signes ces derniers mois.  Le temps me manque, pas l'envie. Vos encouragements (et commentaires) sont précieux pour soutenir l'écriture des billets.

Pour ceux qui ne connaissent pas le groupe : I'm a Kouchakji, Kouchakgi, Kouchacji or married to one "family tree", voici le lien : https://www.facebook.com/groups/5145924311/

samedi, avril 28, 2007

Ecrits (3)

Nouvelle lettre qu'Henry adresse à Emile, trois mois après la précédente lettre publiée sur ce blog. Ici, on découvre les difficultés financières des Kouchakji et le mode d'organisation traditionnel de la famille. Chacun y a son rôle, l'autorité des aînés y est affirmée, le rôle des femmes en charge du foyer également. Henry évoque chaque membre de la famille, un à un, et tient des propos à son cadet non dénués d'une certaine dureté. Emile a 20 ans, Henry s'adresse à lui comme à un adolescent, sur un ton moralisateur et avec réprobation... Il est vrai qu'Emile fera preuve toute sa vie d'une grande instabilité, poète dans l'âme, il s'engagera dans la légion étrangère pour ensuite entrer en religion. Devenu apatride, il essaiera, sans succès, de rentrer en France à la fin de sa vie et décèdera en 1982 à Beyrouth dans des conditions un peu étranges, mais nous y reviendrons.
Cette lettre évoque aussi le Calice d'Antioche et les perspectives d'Henry dans le domaine de l'archéologie.


Neuilly, le 14 février 1924
Mon cher Emile

J'ai reçu tes différentes lettres et je serai fautif de te cacher mon mécontentement car vraiment tu es un sujet d'amères préoccupations et de soucis sans nombre. Comment, même pas arrivé à lécole, tu demandes déjà de partir. Je te le prédis, jamais de ta vie tu ne pourras avoir un but bien établi. Dieu veuille cependant que je sois mauvais prophète. Crois-tu donc que nous soyons si riches pour te payer tant de frais inutiles lorsqu'ici nous nous plaignons et nous lamentons pour quelques francs. Tu n'ignores ni les frais, ni les dépenses et tu oses à ce point faire à ta guise sans t'occuper des frais. Je ne t'approuve nullement et si tu es dans l'expectative c'eest absolument de ta faute. Relis les lettres que je t'avais envoyées à alep, tu y trouveras l'une d'elles te disant qu'avant de faire une chose il faut voir le but. Es-tu certain qu'en revenant en France, tu deviennes le plus heureux et le plus travailleur ? Ne te plaidrais-tu pas à haque instant de ton sciatique et ne serions-nous pas obligés de nouveau de t'envoyer dans un pays chaud ? Mon cher Emile, ne prends jamais aucune résolution à la légère, de cela dépend ton avenir. Avant de prendre une route, sois assuré du but auquel elle conduit de peur que tu n'y reviennes sur tes pas et que tu ne recommences cette opération par une autre voie. En tout cas, je ne peux plus m'occuper de toi dans les conditions présentes et d'ailleurs de ce que tu me demandes je n'y peux rien et Fahim est actuellement en possession de tes lettres afin qu'il sache à quoi s'en tenir. "Si tu veux qu'il revienne lui ai-je ajouté, envoie-lui de l'argent, sinon fais-moi connaître tes projets." Je suis très ennuyé d'être obligé d te gronder ainsi, mais vraiment je ne suis pas satisfait de toi. Les affaires ne vont guère en Amérique et Fahim n'a rien vendu depuis quelques mois. aujourd'h je lui ai adressé une longue lettre de supplications et de plaintes concerant la désorganisation de notre famille et les moyens d'y remédier. Je lui ai écrit tout ce qui est sorti de ma tête et j'espère qu'il en fera un cas. De ton côté, tâche de patienter et d'étudier l'arabe, ce n'est qu'en persévérant qu'on arrive à quelque chose. si tu veux étudier l'archéologie et pour ton avenir l'arabe est très nécessaire et je vois à présent cette nécessité. Moi-même, je m'y suis mis sérieusement et déjà je lis assez couramment et je comprends assez bien des textes relativement faciles.
De toutes façons, attends les ordres de Fahim. C'est lui le chef véritable des destinées de notre famille. Ayant parlé à mon père de toi, voici ce qu'il m'a répondu : "je n'ai pas un sou dans ma poche, dis à Emile qu'ils'adresse à Fahim". Et en ce qui concerne ton retour il ne fut pas du tout content et tes changements continuels d'idées lui ont déplu, et vraiment il y a de quoi. Ce que je te dis là est pour ton bien, je n'ai aucun intérêt à le faire. J'espère que tu profiteras de cette leçon et que dorénavant tu ne changeras plus autant de réflexions.
Si je ne t'écris plus souvent mon cher Emile, c'est que le temps me fait défaut et je sais que tu n'en as pas non plus à ta disposition, ce dont je t'excuse. Ce mois-ci je m'occupe activement de tout ce qui concerne le livre édité sur le Calice qui est paru et que nous avons reçu. C'est un volume d'un luxe merveilleux : relieure, dorure, dispositions ornementales, tout est bien fait, bien ordonné. Seulement le prix est tellement haut qu'il est invendable en France : 150 dollars ce qui valent au cours du franc plus de 3000 fr. J'ai eu beau le montrer à de riches particuliers, je n'ai pu en vendre un seul. Toutefois, je pense que sa vente en Amérique sera plus facile. De nombeux articles ont paru dans les journaux de New-York et de Londres et de longs commentaires dans quelques revues. En France, rien n'a été écrit mais M. Dussaud à qui j'ai longuement parlé et avec qui je suis ami, m'a promis de mettre quelque chose dans la revue "Syria". Ce n'est pas qu'il accpte les données du Dr Eisen, au contraire il y est tout à fait adverse, mais n'ayant pas lu le livre, je ne doute pas qu'il change tant soit peu soit peu son opinion.
Ici tou le monde se porte bien et pense à toi. La vie à paris continue comme elle fut auparavant. Aujourd'hui, nous avons eu une des journées les plus froides de l'hiverqui n'a toutefois pas été aussi rude que certaines années. Il fait à 3 heures, -4 au soleil. Depuis ton départ, nous n'avons plus de bonne et Mariam est partie depuis longtemps. On ne la regrette pas du tout, seulement mes parents se fatiguent et Marie est seule à faire la maison. Maman prépare la cuisine et fait de temps en temps la vaisselle ainsi que d'autres travaux. Ajiba nous écrit rarement. Il y a une semaine nous avons reçu une lettre d'elle et nous dit que Fahim n'est pas commode, ce dont nous n'ignorions pas tous les deux. Quant à moi, j'étudie assidûment. Depuis quelques semaines, je fais un peu d'hébreux et de phénicien, en plus de mes autres travaux. Monsieur dussaud m'a promis qu'il m'aidera afin de partir dans deux ans en mission archéologique à Byblos ou ailleurs, en compagnie de Mons. Virolleau, chef du service des Antiquités de Syrie. C'est tout ce que je souhaite, mais avant tout cela, il faut étudier ferme.
Dans l'attente des ordres de Fahim en ce qui te concerne, n'oublie pas les recommandations de persévérance et de travail; sans ces deux choses l'avenir ne pourrait jamais te sourire.Néanmoins à ton âge, tous les jeunes gens sont pareils. Ne désespère pas et attend l'avenir patiemment.
A te lire, reçois de mes parents et de moi nos meilleurs baisers.
Henry

vendredi, avril 27, 2007

Coupure de presse

Coupure de presse mentionnée dans la lettre d'Henry à Emile du 2 novembre 1923.

Aujourd'hui mercredi :
En matinée
Au théâtre du Colisée (38 av. des Champs Elysées), à 3h : Gala cinématographique pour les sinistrés du Japon : allocution de M. Sessue Hayakawa : Le Mont Fonji, Nikko, Pêche au saumon, Matsushima, Tokio, Xyio et Le Serment aux cinq jours à vivre, légende filmée interprétée par M. Sessue Hayakawa et Mme Tsuru Aoki. Orchestre et choeurs.

lundi, avril 02, 2007

Itinéraire

Le point de départ du voyage planifié par Henri, et retracé dans sa lettre à Emile du 2 novembre 1923, est Stans, en Suisse. Il comporte 19 étapes :

  • 1er jour. De Stans à engelberg... chemin connu et déjà apprécié. 20 Km env.
  • 2e ... Engleberg à Meiringen... par le col du Joch. 9h 3/4 à pieds. Paraît superbe.
  • 3e... De Meiringen au glacier du Rhône (coucher à l'hôtel). 37 Km
  • 4e ... Retour à Meiringen (pour le voyage que je fais, il est nécessaire de revenir à Meiringen)
  • 5e... Meiringen à Lucerne (par le Brünig.... 46 Km
  • 6e ... Lucerne à Fluchen par l'axenstrasse - à pied ou en bateau
  • 7e... Fluchen à Andermatt... par le Saint Gothard - 45 km environ
  • 8e ...Adermatt à Hospenthal - Gletsch et glacier du Rhône par la Furka ... trajet splendide - 35 km
  • 9e. Gletsch à Brigue. Par la vallée du Rhône. 50 km
  • 10e Brigue à Loêche... par la vallée du Rhône. 28 Km
  • 11e Brigue à simplon par le col de simplon et retour 64 km aller - retour... en 11 heures ou en 2 jours. Ce chemin semble magnifique, pour cela j'ai dévié notre itinéraire. Il parait que c'est le passage le plus émouvant qui existe.
  • 12e Loêche à Kanderstag. 30 km par la gemmi... ton émotion est déjà depuis longtemps ressentie par moi.
  • 13e Kanderstag à Spiez et Thun... 33 km
  • 14e Thun à Interlaken... tour du lac. 25 km
  • 15e Interlaken à Grindelwald par Lauterbrumen, Wengernalp et petite Seheidegg. 31 km, 5h et demi. Un des plus beaux du trajet.
  • 16e Grindelwald à Meiringen par la Gle Scheidegg. 8 h de marche. doit être fort beau.
  • 17e Meiringen à Wassen par le col du Susten... 40 km
  • 18e Wassen à Brunnen... 33 km
  • 19e Retour à Stans par Beckenreid ou Zug

jeudi, mars 29, 2007

Ecrits (2)

Dans la série des écrits d'Henri, je reroduis ici une des nombreuses lettres qu'il échangeât avec son frère Emile. Ce dernier se trouve alors à Alep, alors qu'Henri poursuit à ce moment là ses études à l'Ecole du Louvre à Paris (lire Ma vie-9 et Ma vie-10). On découvre dans cette lettre la passion d'Henri pour la montagne qui nous entraîne dans un voyage qu'il envisage de faire à travers les montagnes Suisse.

Neuilly, le 2 novembre 1923

Mon cher Emile

En ce qui concerne ta bicyclette, ce ne sont pas de bonnes nouvelles que je vais te donner. Tu vas par la suite connaître toutes les difficultés qui se sont présentées devant moi et la vaine bonne volonté que j'ai déployée pour te faire plaisir.
Tout d'abord je vais te faire savoir ce qu'en pensent mes parents : Mon père me dit sans aucune réflexion que tu n'es pas à Alep pour te promener mais pour étudier. N'aie crainte, la réponse que je lui fis lui montra la logique de ta demande. Un jeune homme, lui dis-je n'est pas un vieillard, il a besoin de connaître, d'apprendre et l'observation d'un pays, d'une contrée est la clef du savoir. Tous les jeunes gens instruits ont passé par ce chemin. Quelqu'un qui ne cherche pas à connaître ce qui est autour de soi ne peut être regardé comme une personne intelligente. Un jeune homme doit être curieux. La curiosité conduit à une foule d'utilités. Un savant n'est à vrai dire qu'un curieux. Otez la curiosité, il reste le grand plaisir et le souvenir de la promenade. chacun a son plaisir, les uns aiment aiment à ... aux cartes, d'autres, plus intelligents aiment la nature. Emile est de ce nombre et je ferai tout mon possible pour lui envoyer sa bicyclette. Je ne puis te conter toute cette discussion, mais je tiens à te dire que m'on père en fut convaincu.
D'autre part, ma mère me dit une chose logique, difficile mais inopérante en même temps. Vends la bicyclette d'Emille, m'a-t-elle dit et envoie lui l'argent afin qu'il en achète une autre. Tu dois dviner ma réponse : une bicyclette ne peut-être revendue qu'à grand perte. 300 frs à peine et cela ne peut lui permettre de se payer une aussi belle machine. Suivit une discussion sur ton mal de jambe et l'inutilité de tes efforts. Enfin mon cher Emile, tu vois déjà les difficultés intérieures qui me rendent difficile l'envoi en question.Mais cela n'est rien en face des difficultés extérieures ou pécuniaires que voici :
Comme je te l'ai fais connaître, mon idée était de te l'expédier avec une personne de retour au pays. Mme Charaoui que j'ai vue m'a dit qu'elle avait des bagages en surcharge et qu'elle ne pourrait malheureusement pas s'en occuper. D'ailleurs une dame ne saurait bien y prendre garde et tu sais qu'une bicyclette est de ce qu'il y a de plus embarrassant. Je n'ai pas voulu y insister pensant que Mr Cababé voudrait bien s'en charger. Ce fut de même. Je fus donc obligé de demander le prix de l'envoi par postal. Les prix sont tellement exorbitants que j'ose à peine de te les dire : 260 à 280 frs car il y a l'emboîtage, le trajet, la recommendation et la douane. Je ne puis me décider et sûrement toi-même ne voudrait pas verser une aussi forte somme.
Dans tous les cas. si je ne puis trouver une personne capable et aimable pour se charger d'un tel fardeau, il faut attendre mon oncle ou Fahim, l'été prochain qui ne manqueront pas de te l'apporter.. en attendant, emrunte une bicyclette à l'un de tes amis ou tâche d'en louer une, cela compliquera moins. Hélas je ne puis te l'apporter moi-même pour te satisfaire plus vite ! Il ne faut donc plus en rêver et dormir tranquille. Ta jambe étant plus tard complètement rétablie, tu pourras jouir davantage du plaisir de la bicyclette, de sa rapidité, de sa commodité.
Je vais à présent de te faire connaître, mon cher Emile, l'objet de mes rêves et de mes ennuis; tu sais que la nostalgie de la montagne me hante de plus en plus. Je prépare dans mon guide et sur mes cartes des voyages qui sont malheureusement pour l'instant irréalisables mais qui j'espère ne manqueront pas de me passionner plus tard en ta compagnie et celle de Fahim.
Aujourd'hui et hier, jour de la Toussaint, je me suis fait un voyage idéal, paradisiaque autour de l'Oberland Bernois. Si tu désires le faire avec moi, prends ton guide et ta carte et suis-moi ligne par ligne. Je te le dis d'avance et me suis occupé à le préparer pendant toute une année, et le trajet que j'ai tracé est réalisable et l'une des parties ne m'est pas entièrement inconnue, quant au restant, tu sais que je m'y connais en spectacle de montagnes et que je suis un admirateur passionné. Je ne sais pas si tu es devenu semblable à moi mais je vois que tu t'y intéresses extraordinairement avec les Boulos. Je te le disais, j'étais un admirateur passionné et plus que passionné, pour des montagnes et des spectacles grandioses etque les chemins par lesquels je te fais passer sont féériques de bout en bout. Le trajet est de 650 km environ et 2 à 25 jours suffisent amplement pour le faire à pieds. Il ne comprend qu'une contrée et les autres viendront ensuite, dans une de mes prochaines lettres. Ne pense plus à la vallée du Rhône, mais suis-moi sur ton guide suisse, avec l'illusion d'avoir ton sac à dos et tes yeux au travers des monts, des cols et des vallées. Notre point de départ est Stans [le détail de l'intinéraire est ici].
Quant aux préoccupations financières, se mettre au point de vue d'une hypothèse favorable : vente du calice ou autre [fin de la phrase illisible].
Si tu as bien pu suivre sur la carte, tu n'as sans doute pas manqué de voir et apprécierles beautés grandioses et sauvages, pittoresques ou riants qui sont l'objet de ce mirifique voyage. Je ne pense pas qu'il te serait possible de combiner un aussi passionnant voyage. Dans l'affirmative, je serais heureux de suivre l'un des tiens. Il faut faire le moins de chemin possible et voir le plus de choses. C'est la difficulté de la combinaison mais c'est un exercice géographique.
Je vais maintenant te raconter une rencontre que j'ai eue avec l'un de tes meilleurs amis... au seuil d'un théâtre cinéma parisien : le Colisée, av. des Champs Elysées. Tu devines quel est ce personnage et quel intérêt tu portes à Sessue Hayakawa. Je vais te raconter comment je le vis : une annonce dans le journal que je t'envoie prévenait le public qu'un gala au profit du Japon réunissait quelques artistes dont Sessue. A l'heure indiquée, je partis à la porte du cinéma et je vis tout d'abord défiler devant moi une multitude de notabilités japonaises et europénnes, toutes venues en autos. A 3 heures, personne ne se montrait, 3 1/4 non plus. J'allais repartir lorsqu'à 3h25, je vis un homme à l'aspect noble, au teint basané, assez grand de taille, pas gros qui s'avançait lentement à pied vers le cinéma. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître en lui notre ami Hayakawa. Il portait un chapeau feutre gris clair rendant ainsi sa figure plus noire, un imperméable gris attaché à la taille par une ceinture; au-dessous on voyait un pantalon rayé faisant deviner sa redingote. Ses pieds étaient chaussés de chaussures vernies de forme américaine sous des guêtres grises. Le tout formait un assemblage bien assorti et pas du tout gommeux. Au contraire, la simplicité de Sessue Hayakawa l'a haussé d'un prestige éclatant à mes yeux. Le directeur et quelques personnes du service accoururent aussitôt à son arrivée et le saluèrent avec déférence. Comme spectateur du dehors, il n'y avait que moi qui l'ait reconnu. Il me remarqua bien, ce Sessue et en fut sûrement ému car il ne fit aucun geste. Il aurait bien voulu me faire entrer avec lui mais j'ai vu son embarras, pauvre Sessue. J'aurais en tout cas bien voulu lui faire part de ton admiration pour lui, mais ces vilains oiseaux de directeurs ne m'en ont pas laissé le temps. Jeretrounai donc à la maison heureux tout de même d'avoir vu ton illustre ami.
Avant de terminer ma lettre, je n'oublierai pas de te demander des nouvellesd notre révérée grand-mère. Tu ne nous a point parlé d'elle dans aucune de tes lettres. Est-ce un oubli de ta part ou une autre raison.J'espère que dans la réponse que tu me feras, tu ne manqueras pas de m'en parler longuement. En attendant présente-lui ma plus tendre affection et mes baisers les plus filiaux. A mon oncle Sélim, dis-lui que je ne l'oublie pas et que je me rapelle souvent de son bon souvenir et que dans quelques temps, je ne manquerai pas de venir l'aider dans son travail. A présent, je sème mon esprit afin que plus tard je vienne récolter avec lui dans le champ des antiquités. A toutes mes tantes, mes meilleures salutations. Mes parents me chargent d'envoyer à tous leurs meilleurs sentiments et leurs remerciements pour ce qu'ils font pour toi!!... quant à toi, je ne cesserai de te dire de bien travailler, d'étudier avec passion. Avec ton professeur, tu ne manqueras pas ainsi de faire de très rapides progrès.
Tous les amis te saluent : Mle Berthet, M. et Mme Labry, tous les amis et compatriotes, sans oublier tes camarades du lycée y compris et particulièrement Jean-Louis Lorsignol m'a envoyé, dans sn voyage à travers les pyrénées et le Dauphiné, de ravissantes cartes qui m'ont fait plaisir.
Dans l'attente de te lire, reçois mon cher Emile, les meilleurs baisers de tout le monde et particulièrement de maman. De moi, le plus fraternel souvenir et mon plus affectuex baiser.
Ton frère
Henry